Ta réflexion, Virginie, est loin de m'étonner.
Cette phase de l'amitié, pourtant si importante pour l'évolution affective de l'adolescent, est souvent télescopée. On est pressé, on ne laisse pas patienter le désir. On veut tout, tout de suite. Mais cet empressement à imiter le monde des adultes n'est pas dépourvu d'inconvénients.
Cette fixation rapide sur un être n'est souvent qu'une projection de nos propres attentes : l'être est paré de qualités qu'il n'a pas ; les autres deviennent "inodores, incolores et sans saveur", jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'il n'y avait pas eu de choix réfléchi et fondé. L'amitié, elle, ouvre le cœur à de multiples possibles, sans piéger dans un engagement.
La drague cherche avant tout le plaisir. L'amitié est avide d'abord de communication et d'échanges, elle éduque au don et à la tendresse, à l'admiration réaliste des qualités d'autrui, et constitue de ce fait une préparation fort utile à la vie de couple.
Mais reste ta question Virginie : cette amitié entre garçons et filles est-elle possible ? Difficile, certainement.
Un jeune m'a écrit : "Moi, je ne me pose pas tant de problèmes ! Quand je rencontre des filles, ce n'est pas pour philosopher... J'essaie d'en trouver une pour passer un bon moment... et tous mes copains, c'est pareil. L'amitié entre garçons et filles, ça me fait rigoler, c'est tout !" .
Il ne faut pas être naïf : il existe chez les humains une puissante pulsion sexuelle qui cherche la rencontre et épaule le désir de donner la vie.
"On pourrait comparer cette force à un torrent, dit André Ruffiot, psychanalyste : il a tendance à franchir tous les obstacles qu'il rencontre, mais il suit une direction : il se dirige vers la mer."
Cette pulsion, pour des raisons multiples (lois de la société ou de la famille, peur de l'inconnu, crainte du refus ou de l'échec, etc.), ne dit pas toujours clairement son nom : elle se cache et essaie de se faire oublier . Parfois, elle prend le masque de la générosité : "Je veux aider ce jeune qui se drogue", mais aussi, souvent, le masque de l'amitié. A l'affût des occasions, elle sait attendre le moment favorable pour se montrer au grand jour.
Reconnaissons que cette amitié tant souhaitée n'est pas sans poser problème.
Est-ce à dire qu'elle est mpossible ? Certainement pas : des expériences réussies dans la vie de chacun prouvent le contraire.
Mais il faut respecter certaines conditions, tout en sachant que le problème se pose un peu différemment s'il s'agit d'une amitié à deux ou d'amitiés vécues dans un groupe.
L'amitié à deux tend très facilement à se muer en amour, au moins chez l'un des deux partenaires. A cause justement de cette habile pulsion toujours prête à s'investir : "Je me promenais avec mon ami dans la campagne quand un orage a éclaté. J'avais affreusement peur : je me suis blottie dans ses bras... et tout a basculé !", écrit une jeune fille.
De plus, l'amitié profonde et sincère permet à chacun de découvrir, dans les inévitables confidences, les qualités et les richesses de l'autre.
Comment alors ne pas s'attacher progressivement à ce "trésor" dont on fait la découverte ?
Et pourtant, même si cette amitié à deux n'est pas évidente, elle reste possible :
- Lorsque l'un des deux est investi affectivement par ailleurs. Il est fiancé, par exemple, on n'attend donc rien de lui... encore qu'on connaisse des drames cachés par ce type d'amitié : on peut s'attacher en silence à celui (celle) qui nous confie sa vie amoureuse et ce n'est pas facile d'assister, comme Cyrano, "en première loge", au bonheur d'un couple ami.
- Lorsque l'un, en raison de son âge, de son physique ou de son manque de charme (hélas !), ne peut susciter qu'une amitié qui ne peut s'érotiser.
- Lorsque cette amitié est née lors d'une éducation commune, qui la rend très semblable à une relation de type frère et sœur.
- Dans les cas exceptionnels où le garçon et la fille sont très lucides, et vivent leur relation dans un climat de clarté et de loyauté, reconnaissant la présence de cette pulsion en attente d'investissement, ne se leurrant pas sur leurs motivations, et connaissant leurs limites.
L'amitié dans un groupe : même si souvent des jeunes entrent dans un groupe pour "draguer" plus facilement, c'est pourtant dans un groupe que l'amitié garçons-filles peut devenir plus facilement possible. Que de merveilleuses amitiés ont lié alors garçons et filles, ensoleillant leur jeunesse, et se conservant parfois à l'âge adulte !
Mais là encore, ce n'est pas garanti : "Souvent le groupe se fractionne, forme de petites bandes de cinq, six... Ensuite, ils ne resteront plus que deux, et c'est le flirt qui en découle". (une jeune fille de 17 ans).
Si bien que cette amitié n'est possible qu'à certaines conditions :
- D'abord, une saine ambiance de camaraderie, où franchise, simplicité, respect évitent la dérive.
- Une charte (tacite ou explicite) qui précise au groupe ses orientations et pose fermement certains interdits : "Ouvrez-vous à tous et non pas à une relation narcissique à deux... et vous découvrirez la joie de vous faire une multitude d'amis".
- Une activité commune, qui permet aux garçons et aux filles de se découvrir autrement que dans le cadre artificiel d'une boîte ou d'une fête.
- Un échange lucide sur le vécu du groupe, ce qui permet de faire le point sur les évolutions des relations.
- Et bien sûr, une reconnaissance réaliste de la pulsion, toujours prête à s'investir.
C'est ainsi que l'amitié devient le lieu par excellence, le sas, où le désir patiente, se structure, s'ouvre au don.
Excellente préparation du cœur à l'amour, elle exige toutefois une grande lucidité et une grande loyauté dans l'analyse de soi-même. Elle exigerait aussi que chacun n'hésite pas à recourir à la force puissante de la grâce de Celui qui, seul, sait aimer vraiment.
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